OVNI – SOUCOUPES VOLANTES ET SORCIERES VOLANTES !
Les "sorcières
volantes" dans l'espace aérien de l'Eswatini : quand l'aviation
civile régule le surnaturel
Un décret insolite qui mêle croyances traditionnelles et droit aérien moderne
Introduction :
une information qui a fait le tour du monde
En mai 2013, une dépêche pour le moins surprenante a fait le tour des agences de presse internationales : l'Autorité de l'aviation civile de l'Eswatini (Swaziland Civil Aviation Authority – SWACAA) aurait officiellement interdit le vol des "sorcières" au-dessus d'une certaine altitude, sous peine de sanctions.
Reprise par la BBC, Reuters, le Huffington Post, Le Monde et des dizaines d'autres médias, l'information a suscité l'hilarité, l'étonnement, puis un certain scepticisme quant à sa véracité. Pourtant, derrière l'anecdote apparente se cache une réalité plus complexe : celle d'un pays où les croyances traditionnelles, la sorcellerie et la modernité juridique se côtoient quotidiennement, parfois jusqu'au sein des institutions de l'État.
Cet article se propose de revenir en détail sur cette affaire, d'en
examiner les origines, les implications et le contexte culturel, tout en
démêlant la part de vérité et la part de légende médiatique.
1. Les faits : ce qui a réellement été dit
1.1. Le communiqué de la
SWACAA
L'affaire remonte à une déclaration attribuée à Sabelo Dlamini, alors
porte-parole de la Swaziland Civil Aviation Authority. Selon les versions
rapportées par la presse, celui-ci aurait confirmé que l'agence avait pris des
dispositions pour interdire aux sorcières de voler au-dessus de 150 mètres
d'altitude. La justification avancée était que les "sorcières
volantes" représentaient un danger pour les aéronefs, et que leur présence
dans l'espace aérien contrôlé pouvait provoquer des collisions ou perturber le
trafic aérien.
Dans certaines versions de l'histoire, il était précisé que les
contrevenantes s'exposeraient à une amende de 500 000 emalangeni (la monnaie
locale, environ 25 000 euros à l'époque) ou à une peine d'emprisonnement.
D'autres sources mentionnaient que la mesure visait également les avions privés
des sorcières, et non seulement leurs balais.
1.2. La confusion
médiatique
Très rapidement, l'information a été reprise sans vérification approfondie.
Plusieurs médias ont présenté la mesure comme une loi officielle, ce qui
n'était pas exact. D'autres ont affirmé que le gouvernement swazi "croyait
réellement aux sorcières", ce qui simplifiait à l'extrême une réalité
culturelle bien plus nuancée.
Il est important de souligner que la SWACAA n'a jamais publié de texte
réglementaire formel interdisant spécifiquement le vol des sorcières. Il
s'agissait plutôt d'une déclaration orale faite à des journalistes, dans un
contexte où la question de la sécurité aérienne et des croyances locales se
croisaient.
1.3. Le démenti partiel
Face à l'ampleur de la polémique et aux moqueries internationales, des
responsables swazis ont tenté de nuancer leurs propos. Certains ont expliqué
que la déclaration avait été mal interprétée ou sortie de son contexte.
D'autres ont affirmé qu'il s'agissait d'une plaisanterie ou d'une réponse à une
question hypothétique posée par un journaliste.
Cependant, le mal était fait : l'image de l'Eswatini comme un pays où
l'État légifère sur les sorcières était désormais ancrée dans l'imaginaire
collectif international.
2. Le contexte culturel : la sorcellerie en Eswatini
2.1. Une croyance
profondément enracinée
Pour comprendre cette affaire, il faut saisir la place qu'occupe la
sorcellerie (appelée kuhlabela ou bugcwele en siSwati) dans la société swazie.
Contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture occidentale
rationaliste, la sorcellerie n'est pas une simple superstition folklorique :
elle est une réalité sociale et juridique au Swaziland.
Le Witchcraft Act de 1889, hérité de la période coloniale et toujours en
vigueur, interdit la pratique de la sorcellerie et prévoit des peines pouvant
aller jusqu'à 20 ans d'emprisonnement. Ce texte n'est pas une relique oubliée :
il est régulièrement invoqué dans des affaires judiciaires. En 2013, par
exemple, un homme a été condamné pour avoir accusé une femme d'être une
sorcière, ce qui montre que la question est loin d'être anodine.
2.2. Les "sorcières
volantes" dans l'imaginaire local
Dans les croyances traditionnelles swazies, certaines sorcières sont
réputées pouvoir voler de nuit pour se rendre à des rassemblements secrets,
jeter des sorts ou attaquer leurs victimes. Elles utiliseraient des balais, des
paniers ou même des animaux pour se déplacer dans les airs. Ces récits sont
transmis oralement et font partie du folklore, mais ils sont aussi pris au
sérieux par une partie de la population.
Il n'est donc pas absurde, dans ce contexte, que la question du vol des
sorcières ait été soulevée dans un cadre administratif. Ce qui l'est davantage,
c'est qu'une autorité de l'aviation civile ait semblé la traiter comme un
problème de sécurité aérienne.
2.3. La peur des sorcières
et la violence sociale
Il faut également rappeler que les accusations de sorcellerie peuvent avoir
des conséquences tragiques. Dans toute l'Afrique australe, des personnes –
souvent des femmes âgées, veuves ou marginalisées – sont accusées de
sorcellerie et victimes de violences, parfois jusqu'au meurtre. L'Eswatini
n'est pas exempt de ce phénomène. La législation sur la sorcellerie vise
officiellement à protéger la population, mais elle peut aussi être détournée
pour régler des conflits personnels ou pour exclure des individus jugés
indésirables.
3. L'affaire de 2013 : analyse et interprétations
3.1. Une réponse à un
problème concret ?
Certains observateurs ont suggéré que la déclaration de la SWACAA n'était
pas totalement absurde dans son intention. L'espace aérien de l'Eswatini, comme
celui de nombreux pays, est traversé par des objets volants non identifiés –
drones, ballons, lanternes, oiseaux – qui peuvent effectivement représenter un
danger pour l'aviation. En attribuant ces phénomènes à des
"sorcières", les autorités auraient cherché à rassurer la population
tout en justifiant des mesures de contrôle.
D'autres ont avancé une explication plus politique : la déclaration aurait
pu être une stratégie de communication visant à détourner l'attention de
problèmes plus graves, comme la répression politique ou les difficultés
économiques du pays.
3.2. Une méprise
culturelle ?
Il est également possible que les journalistes aient mal compris les propos
de Sabelo Dlamini. Dans de nombreuses cultures africaines, le mot
"sorcière" peut être utilisé de manière métaphorique pour désigner
des personnes qui se comportent de manière malveillante ou qui perturbent
l'ordre social. Il est concevable que le porte-parole ait voulu dire que toute
personne – réelle ou imaginaire – perturbant l'espace aérien serait
sanctionnée, et que les journalistes aient pris l'expression au pied de la
lettre.
3.3. Une opération de
communication maladroite ?
Enfin, certains ont émis l'hypothèse que la SWACAA avait volontairement
exagéré la dimension surnaturelle de l'affaire pour attirer l'attention sur
elle. Dans un pays où les ressources médiatiques sont limitées, une telle
déclaration garantissait une couverture internationale gratuite. Le pari était
risqué, mais il a fonctionné : l'Eswatini a fait la une des journaux du monde
entier.
4. Les conséquences de l'affaire
4.1. Un impact sur l'image
du pays
L'affaire des "sorcières volantes" a renforcé les stéréotypes sur
l'Afrique en général et sur l'Eswatini en particulier. Le pays a été présenté
comme un lieu exotique et arriéré, où l'État croirait aux balais volants. Cette
image a pu nuire à son attractivité touristique et à sa crédibilité
internationale, notamment auprès des investisseurs étrangers.
4.2. Un débat sur la place
des croyances traditionnelles
Paradoxalement, l'affaire a aussi ouvert un débat sur la place des
croyances traditionnelles dans la société moderne. Certains Swazis ont défendu
la décision, arguant que la sorcellerie est une réalité et que l'État doit la
prendre au sérieux. D'autres ont critiqué cette position, estimant qu'elle
ridiculisait le pays et qu'il fallait séparer les croyances privées des
affaires publiques.
4.3. Une jurisprudence
inexistante
À ce jour, aucune sorcière n'a été poursuivie pour avoir violé l'espace
aérien swazi. Aucun texte réglementaire spécifique n'a été publié. L'affaire
est restée au stade de la déclaration médiatique, sans suite judiciaire ou
administrative. Elle illustre surtout la porosité entre tradition et modernité
dans un pays en transition.
5. Comparaisons internationales
L'Eswatini n'est pas le seul pays à avoir régulé – ou tenté de réguler – le
surnaturel. On peut citer :
Le Malawi : en 2012, le président Bingu Wa Mut Harika avait affirmé que des
"vampires" attaquaient des villageois, provoquant une panique et des
violences.
Le Zimbabwe : des cas de "sorcières volantes" ont été signalés,
notamment dans les années 1990, et des procès en sorcellerie ont eu lieu.
L'Afrique du Sud : la loi sur la sorcellerie de 1957 (Witchcraft
Suppression Act) est toujours en vigueur, bien que rarement appliquée.
L'Arabie saoudite : la sorcellerie est un crime passible de la peine de
mort, et des "unités anti-sorcellerie" existent au sein de la police
religieuse.
Ces exemples montrent que la régulation du surnaturel n'est pas propre à
l'Eswatini, mais qu'elle s'inscrit dans un contexte plus large de croyances et
de pratiques juridiques à travers le monde.
6. Conclusion : entre mythe et réalité
L'affaire des "sorcières volantes" de l'Eswatini est un cas
d'école à plusieurs titres. Elle illustre :
La difficulté à distinguer le vrai du faux dans l'information
internationale, surtout lorsqu'il s'agit de pays peu connus.
La persistance des croyances traditionnelles dans des sociétés modernes, et
leur interaction avec les institutions étatiques.
Le pouvoir des médias à créer des légendes contemporaines à partir de faits
parfois anodins.
Les enjeux de représentation des pays africains dans les médias
occidentaux, souvent réduits à des clichés exotiques.
En définitive, qu'on y croie ou non, les sorcières volantes de l'Eswatini
continuent de faire parler d'elles. Elles rappellent que l'espace aérien n'est
pas seulement un domaine technique, mais aussi un espace culturel et
symbolique, où se croisent les croyances les plus anciennes et les régulations
les plus modernes.
Annexes
A. Chronologie de l'affaire
|
Date |
Événement |
|
Mai 2013 |
Déclaration de Sabelo Dlamini
(SWACAA) sur l'interdiction de vol des sorcières |
|
Mai 2013 |
Reprise massive par la presse
internationale |
|
Juin 2013 |
Démentis partiels et tentatives de
contextualisation |
|
2013-2024 |
Aucune poursuite, aucun texte
réglementaire publié |
B. Sources principales
-
BBC News, "Swaziland 'bans' witches from flying
above 150m", mai 2013.
-
Reuters, "Swaziland bans witches from flying
above 150 meters", mai 2013.
-
The Guardian, "Swaziland witchcraft law",
articles divers.
- Witchcraft Act de 1889 (Swaziland).
- Témoignages et analyses d'anthropologues
spécialistes de l'Afrique australe.
- Pour aller plus loin
-
Film documentaire : The Witches of Swaziland (si
disponible).
-
Ouvrage : Witchcraft, Power and Politics in Southern
Africa (collectif).
-
Article académique : "Sorcery and the State in
Swaziland", Journal of Southern African Studies.
-
Article rédigé à des fins d'information et d'analyse culturelle. Les
croyances et pratiques décrites sont présentées dans leur contexte
anthropologique et ne font l'objet d'aucun jugement de valeur.
