FAUT-IL TIRER SUR LES OVNIs ?
Quand le droit commence à envisager une guerre avec les extraterrestres
Analyse critique de la prise de position du professeur Michael Bohlander, de l'Université de Durham
Rédaction GEOS France
Une question aussi surprenante que sérieuse
Et si l'humanité commettait une erreur fatale en ouvrant le feu sur un objet inconnu ?
C'est la question pour le moins inhabituelle posée par Michael Bohlander, professeur de droit mondial et titulaire de la chaire de droit mondial et de politique SETI à l'Université de Durham. Dans un commentaire publié le 30 septembre 2026 dans le Global Policy Journal, l'universitaire s'interroge sur l'opportunité, pour un État, d'abattre un phénomène aérien non identifié.
L'article de l'International Business Times, publié le 2 octobre 2026 sous le titre particulièrement spectaculaire « Shooting Down UFOs Could Risk Conflict With Extraterrestrials », donne à cette réflexion une dimension presque science-fictionnelle.
Que devrait faire un État lorsqu'un objet évolue dans son espace aérien, qu'il est impossible de déterminer immédiatement ce qu'il est, et qu'aucune intention hostile n'a été établie ?
C'est probablement le premier point qu'il faut rétablir.
C'est ici que l'on retrouve l'un des problèmes récurrents du dossier OVNI/UAP. Un PAN est, par définition, un phénomène que l'on n'a pas encore identifié. Il peut s'agir :
D’un drone | D’un phénomène astronomique ; | D’un appareil militaire secret ; |
D’un ballon ; | D’un phénomène météorologique | D’un engin étranger ; |
D’un avion | D’une erreur de perception ; | Ou, hypothèse beaucoup plus extraordinaire, d'un phénomène d'origine non humaine. |
D’un satellite ; | D’un artefact de capteur ; |
Le passage de « nous ne savons pas ce que c'est » à « il pourrait s'agir d'un extraterrestre » est intellectuellement possible, mais il ne constitue pas une démonstration. C'est précisément pourquoi l'argument de Bohlander doit être présenté comme une réflexion de précaution, et non comme une preuve indirecte de l'existence d'une présence extraterrestre.
Faut-il vraiment considérer les PAN comme « non agressifs » ?
C'est probablement le point le plus discutable de son raisonnement. Bohlander considère que les PAN devraient généralement être traités comme non agressifs tant qu'ils ne manifestent pas d'intention hostile. L'idée paraît raisonnable. Mais elle soulève immédiatement une difficulté : Comment déterminer l'intention d'un objet dont on ne connaît ni la nature, ni l'origine, ni les capacités ?
Prenons un exemple très simple. Un appareil inconnu pénètre dans l'espace aérien d'un État, ne répond pas aux communications, se dirige vers une installation militaire sensible et refuse les injonctions d'interception. Faut-il considérer qu'il est pacifique parce qu'il n'a pas encore tiré ? Évidemment pas.
Inversement, faut-il immédiatement l'abattre ? Pas nécessairement.
Entre ces deux extrêmes existe toute une gamme de mesures :
Détection → identification → interception → escorte → avertissement → surveillance → neutralisation éventuelle.
C'est précisément dans cette zone intermédiaire que se situe le véritable problème.
La guerre de 2023 contre les « objets inconnus » ?
L'article de l'International Business Times rappelle les événements de février 2023. Un ballon chinois de haute altitude avait alors été détecté au-dessus des États-Unis avant d'être abattu au large de la Caroline du Sud. Dans les jours suivants, trois autres objets furent également abattus au-dessus de l'Amérique du Nord.
Ces événements sont devenus particulièrement importants dans l'histoire récente des UAP parce que les autorités américaines furent initialement incapables de déterminer avec certitude la nature des trois derniers objets. Le général Glen VanHerck, alors responsable du NORAD, avait même déclaré ne pas exclure publiquement une origine extraterrestre lorsqu'il fut interrogé. Cette déclaration a largement alimenté la presse ufologique. Mais elle doit être replacée dans son contexte. Ne pas exclure une hypothèse n'est pas la confirmer.C'est une distinction qui disparaît malheureusement très vite lorsqu'une déclaration militaire est reprise par les médias ou les réseaux sociaux.
L'affaire du lac Huron : un excellent exemple de notre ignorance
L'épisode du lac Huron constitue néanmoins un cas intéressant pour la réflexion de Bohlander. Les pilotes militaires confrontés à l'un des objets ne disposaient pas nécessairement d'une identification immédiate et certaine.
C'est précisément ce type de situation qui justifie l'existence des procédures d'interception. Mais il faut également souligner quelque chose de fondamental : l'incertitude des pilotes ne constitue pas en elle-même une preuve d'une technologie extraordinaire. Un pilote peut être excellent et néanmoins confronté à une situation où les informations disponibles sont insuffisantes. L'histoire de l'aviation militaire regorge de phénomènes initialement mal interprétés.
Le cas du Yémen : attention à l'image spectaculaire
Bohlander évoque également les images présentées au Congrès américain en 2025, concernant un drone MQ-9 observant un objet au large du Yémen. L'image est spectaculaire. Un drone militaire semble suivre un objet mystérieux et un missile Hellfire apparaît dans la séquence. Selon les informations reprises par la presse, le projectile aurait semblé ricocher ou être dévié par l'objet. Mais ici encore, une prudence méthodologique s'impose. Une vidéo spectaculaire n'est pas nécessairement une vidéo explicative. Pour déterminer ce qui s'est réellement produit, il faudrait notamment disposer :
- · De la vidéo originale complète ;
- · Des données de télémétrie ;
- · De la distance réelle ;
- · De la vitesse ;
- · Des informations radar ;
- · Des données infrarouges ;
- · Des paramètres du missile ;
- · Des conditions atmosphériques ;
- · Du contexte opérationnel ;
- · Et, surtout, d'une analyse indépendante des données brutes.
Sans ces éléments, l'image demeure intéressante mais insuffisante pour conclure à une technologie inconnue.
Une question beaucoup plus importante : qui décide d'ouvrir le feu ?
C'est ici que l'article de Bohlander devient réellement intéressant. Car derrière la question extraterrestre se trouve une question parfaitement terrestre : quelles sont les règles d'engagement lorsqu'un objet est inconnu ? Un État possède le droit et même le devoir de protéger son espace aérien. Mais la destruction d'un objet constitue une décision militaire lourde. Elle peut provoquer : des victimes ; des dommages au sol ; une crise diplomatique ; une escalade militaire ; voire un conflit international. Imagine-t-on un avion militaire abattre un appareil que l'on croyait être un drone ennemi avant de découvrir qu'il s'agissait d'un appareil civil ? L'histoire militaire montre malheureusement que ce type d'erreur est parfaitement possible. Le problème posé par les UAP n'est donc pas nécessairement extraterrestre. Il est aussi celui de la gestion de l'incertitude.
Et si l'objet était réellement extraterrestre ?
C'est ici que le raisonnement de Bohlander devient plus spéculatif. Supposons, pour les besoins de l'analyse, qu'un appareil d'origine non humaine soit effectivement détecté. Devrait-on l'abattre ? La réponse dépendrait de plusieurs paramètres.
1. L'objet est-il réellement une menace ?
Une simple présence ne suffit pas nécessairement à démontrer une intention hostile.
2. Peut-on communiquer ?
Avant toute action irréversible, la possibilité d'une communication devrait probablement être étudiée.
3. Quelles sont ses capacités ?
Un objet qui peut traverser l'espace interstellaire ou effectuer des manœuvres totalement inconnues pourrait disposer d'une technologie très supérieure à la nôtre.
Dans ce cas, tenter de le détruire pourrait être totalement contre-productif.
4. Peut-on prévoir les conséquences ?
C'est probablement la question la plus importante.
Une civilisation capable d'envoyer un appareil jusqu'à la Terre serait-elle nécessairement incapable de se défendre ?
Nous n'en savons absolument rien. Et c'est précisément pourquoi la prudence de Bohlander est compréhensible.
Il existe cependant une faille dans cette argumentation. Elle consiste à construire un scénario extrêmement hypothétique à partir d'une situation réelle.
La situation réelle est : des objets sont parfois observés et ne sont pas immédiatement identifiés.
Le scénario hypothétique devient : certains pourraient être extraterrestres et technologiquement supérieurs.
Puis la conclusion devient :il serait dangereux de les attaquer.
La conclusion peut être rationnelle dans le cadre de l'hypothèse. Mais elle ne permet absolument pas de déterminer la probabilité de cette hypothèse. Autrement dit : la prudence peut être justifiée même lorsque la probabilité d'un scénario est inconnue. Mais il ne faut pas transformer cette prudence en indication que le scénario est probable.
Une philosophie de la précaution appliquée aux OVNI : c'est peut-être finalement ainsi qu'il faut comprendre Bohlander. Son approche ressemble davantage au principe de précaution qu'à une théorie extraterrestre. Lorsque l'on ignore la nature d'un phénomène susceptible de présenter un danger considérable, la destruction immédiate n'est pas toujours la meilleure solution. Cette logique existe déjà dans de nombreux domaines :
- · Diplomatie ;
- · Nucléaire ;
- · Cybersécurité ;
- · Biotechnologie ;
- · Intelligence artificielle ;
- · Défense aérienne.
Le véritable mérite de Bohlander
Il serait donc injuste de réduire son intervention à une simple histoire de « guerre contre les extraterrestres ». Son mérite est ailleurs. Il pose une question que les militaires doivent nécessairement prendre en considération : Que faisons-nous lorsque nous devons prendre une décision avant de savoir exactement ce que nous avons devant nous ? C'est probablement l'une des questions les plus importantes du dossier UAP. Car un objet inconnu peut être extraordinairement banal. Mais il peut aussi être : un drone ennemi ; un appareil espion ; une technologie militaire secrète etc… La difficulté n'est donc pas de croire ou de ne pas croire. La difficulté est de décider sous incertitude.
Il existe néanmoins un aspect presque philosophique dans cette affaire. Depuis des décennies, la littérature ufologique pose la question : « Que se passerait-il si nous rencontrions une civilisation extraterrestre ? » Aujourd'hui, cette interrogation commence à pénétrer dans des domaines jusque-là très éloignés de l'ufologie traditionnelle : droit international ; politique spatiale ; SETI ; sécurité nationale… Cela ne signifie absolument pas que les extraterrestres sont présents. Cela signifie simplement que certains chercheurs commencent à réfléchir aux conséquences juridiques et politiques d'une découverte éventuelle. C'est une différence considérable.
La véritable leçon pourrait être beaucoup plus simple : un objet non identifié ne doit pas être automatiquement considéré comme hostile. Mais la proposition inverse doit également être rejetée : un objet non identifié ne doit pas être automatiquement considéré comme pacifique.
Entre les deux se trouve toute la difficulté de l'enquête. Pour la recherche ufologique sérieuse, la conclusion est donc claire :
Ne pas tirer sans raison valable.
Ne pas croire sans preuve.
Et surtout, ne pas confondre ignorance et démonstration. C'est probablement la meilleure manière de traiter aujourd'hui la question des UAP — qu'ils soient finalement des drones, des ballons, des phénomènes naturels, des technologies secrètes… ou, un jour peut-être, quelque chose que l'humanité n'avait encore jamais rencontré.

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